L’injonction à “aller bien” rapidement dans le deuil


Des questions récurrentes sont exprimées par les personnes endeuillées :

Comment fait-on pour aller mieux? ; Je pleure encore beaucoup, est-ce normal? ;“Je me demande comment faire mon deuil? Il faut faire quelque chose?”.
L’un des éléments communs à ces interrogations provient de l’injonction (action d’enjoindre, se soumettre) au fait d’aller bien et ce, rapidement, lorsque survient le deuil d’un proche.
Avec modestie, cet article tentera d’expliquer quatres potentiels origines de ce phénomène entendu lors des accompagnements au sein de Dialogue & Solidarité.

1. Une façon de pensée à l’occidentale

Nos sociétés occidentales nous amènent à voir uniquement ce qui est visible, ce qui fait du bruit, ce qui est notable. Il existe des transformations silencieuses (conceptualisation du sinologue François Jullien, 1998) moins perceptibles mais tout aussi profondes. Le deuil, lui-même, est un élément saillant. En effet, nous sommes épris d’une profonde tristesse lorsque nous vivons un deuil tout en sachant que nous vivons tous en tant qu’être humain l’apoptose de nos cellules depuis notre naissance. Nous évoluons en continu, tout au long de nos journées mais toutes ces évolutions ne sont pas visibles par des éléments  marquants. Changer de prisme pourrait nous permettre de voir les changements et nos actions comme une dynamique subtile qui opère à travers le temps, sans nécessairement être frappante ou spectaculaire.


2. Le passage à une société individualiste

L’individualisme valorise souvent la résilience, l’indépendance et la capacité à rebondir face aux épreuves. Les personnes endeuillées peuvent se sentir pressées de reprendre le dessus, surtout si elles ne reçoivent pas de soutien empathique. Les proches peuvent prononcer des paroles malheureuses, vont essayer de relativiser, de leur dire qu’il faut aller de l’avant, qu’il faut passer à autres choses. Les personnes endeuillées n’osent pas déranger avec leur peine et les proches ne savent pas comment faire pour être à l’écoute. Le deuil, qui est un processus long, n’entre pas toujours en résonance avec ces attentes sociétales. Dans un tel contexte, le deuil peut être minimisé ou non reconnu comme une expérience digne d’attention ou de temps.


3. Une pression normative des médias et de la culture populaire

Les médias normatifs ont tendance à promouvoir une vision standardisée du deuil, celui-ci est souvent représenté de manière simplifiée, avec des étapes claires et un délai relativement court. Cette représentation peut être influencée par des modèles psychologiques populaires comme les « cinq étapes du deuil«  d’Elisabeth Kübler-Ross (1969). Bien que ce modèle puisse être utile dans certains contextes, les médias ont tendance à en faire une norme, suggérant que tout deuil doit passer par ces étapes, dans cet ordre, et à un rythme précis. Une personne qui serait encore très triste par la perte d’un proche au bout de plusieurs mois serait alors irraisonnable ou encore incapable de se remettre de sa douleur. Pourtant, il n’existe pas de recette miracle, dix clés pour réussir son deuil rapidement ou encore cinq astuces pour mieux le vivre.

4. La perte progressive des rituels

Dans les interrogations des personnes endeuillées sur leur situation et leur état psychologique, nous pouvons percevoir une perte de repère significative sur ce que pourrait être le vécu du deuil : “Cela fait un an que j’ai perdu mon mari, mais je ne m’en remets toujours pas. Je pensais qu’au bout d’un an, cela irait mieux”. La mort et ce qui l’enveloppe reste un grand tabou de nos sociétés. L’accompagnement post funéraire des familles endeuillées s’est vu rétrécir et les lieux de recueil et d’expression des émotions douloureuses ont progressivement laissé place à de la pudeur générale. Le vécu du deuil étant invisibilisé, il est difficile pour les personnes endeuillées de pouvoir normaliser ce qu’elles ressentent. Très rapidement, l’envie pressante de sortir de cette situation se présente à elles.

L’injonction à “aller bien” après un deuil est le fruit d’une confluence de facteurs. Ce phénomène, bien que compréhensible dans une culture qui cherche à réduire la souffrance à un “problème à résoudre” oublie l’essence même du deuil : une expérience humaine complexe, longue et parfois chaotique, nécessite du temps, de la bienveillance et un espace d’expression. Reconnaître cette complexité est essentiel pour permettre aux personnes endeuillées de traverser cette épreuve sans la pression de se conformer à des attentes sociales irréalistes.
Rédigé le 14/11/2024 par Myriam Vaunier